Littérature européenne rare

  • Lubiewo

    Witkowski Michal

    Lubiewo est le nom d'une plage de la Baltique. C'est aussi celui d'une sorte de contre-société, de monde inversé, aux antipodes de la Pologne actuelle, réactionnaire et bien-pensante. Lubiewo est le lieu de rencontre des homosexuels. C'est un sésame, un mot de passe, un signe de ralliement. Lubiewo est un livre. A la manière du Décaméron, il mélange portraits, anecdotes, scènes sexuelles et souvenirs de débauche. Les Anciens et les Modernes s'y querellent férocement. Les premiers, en effet, revendiquent leurs moeurs dissolues, et gardent une certaine nostalgie pour la Pologne communiste, ses casernes pleines de jeunes soldats russes. Les seconds, plus policés, demandent l'égalité, le respect, le droit au mariage et à l'adoption. Tous partagent le même goût pour la dispute et l'extravagance. Héritier de Pasolini, mais aussi du Selby de Last Exit to Brooklyn, Michal Witkowski accomplit ici un tour de force littéraire. Variant constamment les angles, il passe de la tragédie à la comédie, de l'idylle à la satire, du sordide au sublime, avec une liberté qui se joue de tous les tabous.

  • Dans ce coin de Silésie, la société se partageait entre les miséreux alcooliques et les travailleurs
    honnêtes. Le père du vieux K. avait choisi son camp, il avait construit à la force du poignet une
    maison à deux étages pour sa famille : les fils grandiraient, la fille se marierait, chacun aurait son
    logement, et le rez-de-chaussée serait pour les domestiques.
    La guerre vint tout bouleverser, prélever sa dîme de soldats morts au combat parmi les hommes,
    ébranler les rêves de confort bourgeois des femmes, et contraindre la famille à vendre le rez-dechaussée
    à des étrangers.
    Le vieux K. épousa une femme de Silésie, eut un fils qu'il éduqua à la dure, fort des principes
    transmis de génération en génération, et se mit à le battre, bannissant à tout jamais l'harmonie de
    la maison.
    Le fils du vieux K. prit un jour la plume pour tout raconter : les vies manquées de ses oncles et
    tantes, la soupe au seigle, les coups et les adages du père, les maladies soignées à l'eau salée, le
    séjour en sanatorium, bref toute la misère humaine qu'il devait subir. Il découvrit alors que toute la
    détresse qui le faisait souffrir le construisait aussi, qu'il lui fallait accepter cette part de lui-même
    s'il ne voulait pas sombrer, creusé de l'intérieur par les souvenirs. Son identité n'était pas le fruit
    du hasard, toute une histoire familiale l'avait précédé, dont il avait naturellement hérité sa part.

  • Quand l'amour s'en mêle, la vie la plus banale peut basculer
    dans l'étrange. Une mère s'invente un fils auquel elle écrit chaque jour, un jeune homme décide de changer de vie après avoir été abordé dans un parc par un clochard, une femme se persuade qu'elle vit avec son mari dans l'au-delà. La caresse d'un courant d'air, une lumière crue, le reflet d'une herbe sur une pupille un rien bouleverse les personnages de ce livre, hantés par une force qui les exalte ou les anéantit, et jamais ne les apaise. Les nouvelles d'Horizon fantôme sont autant de délires amoureux qui, entre lyrisme et mélancolie, éloignent les êtres, " possédés " de la réalité et de leur quotidien fragile.

  • Lors d'un court séjour en Israël, à l'époque de la deuxième Intifada, Shlomo rencontre Ruthie, dont il tombe amoureux.
    Jeune Juif de Prague, il est venu à Jérusalem suivre des cours d'hébreu dans une Académie. En dépit de ses efforts, il rentre à Prague sans avoir pu vraiment l'approcher. Une nuit, dans les vapeurs d'un narguilé, il entre en communication avec un esprit féminin, Djinnie, qui a décidé d'élire domicile dans sa tête. Elle lui raconte comment elle s'est laissé convaincre par les islamistes de se transformer en bombe humaine, et lui promet la chose suivante : " Quand bien même tu viendrais à quitter le droit chemin, le monde restera coloré à tes yeux, comme tu l'aimes, j'en fais mon affaire et tu pourras le montrer tel aux autres, afin que ceux-ci l'aiment à leur tour.
    " Tomas Kolski enroule les aventures amoureuses et les pensées du narrateur dans une spirale qui brouille délibérément les repères et nous plonge dans un univers foisonnant, où gravité et dérision sont intimement mêlées.

  • Dans les montagnes rouges, au coeur de la steppe mongole, la terre est sacrée.
    Jouer aux osselets, chercher les nids de tarbagans ou monter les chevaux font le bonheur de Dzaïa et de ses trois soeurs. L'aînée, la plus belle, est la fierté du père ; la benjamine, la préférée de la mère. Reste Nara dont Dzaïa se sent si proche, elles ont la même peau claire. La mort accidentelle de leur grande soeur, une chute de cheval le jour de la fête nationale, entraîne la mère dans une profonde dépression tandis que le père se réfugie dans l'alcool.
    Ce drame va sceller leurs destins, sous la protection apparemment bienveillante de leur tante, qui les accueille à Oulan Bator. Dzaïa a seize ans, elle découvre une vie de plaisirs et de nouveautés. Mais très vite, le tableau s'assombrit.
    Les Montagnes rouges est le récit, totalement dépaysant, de la vie de Dzaïa. Roman polyphonique, il agit comme un choeur de femmes, reprenant les mêmes thèmes dans des timbres différents, tragiques ou apaisants, et puisant sa force dans un monde archaïque.

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