Littérature russophone

  • Tout le sel de ce roman est dans le titre : les opritchniks constituaient la garde rapprochée d'Ivan le Terrible dans la seconde moitié du XVIe siècle, chargée des basses oeuvres. Nous sommes en 2028, le pays est gouverné par une oligarchie sanguinaire, mélange cauchemardesque des traditions de la Sainte Russie et de dictature policière moderne. Au sommet règne l'opritchina, connue pour son sadisme et équipée désormais de moyens technologiques ultra-sophistiqués. Elle exerce sur la société un contrôle totalitaire absolu : les opritchniks sont les nouveaux maîtres de ce pays plongé à nouveau dans un sanglant Moyen Age. Parmi eux, Komiaga, dont Vladimir Sorokine déroule ici une journée ordinaire, rythmée par ses missions (liquidation d'un aristocrate, détournement de fonds à la frontière chinoise, enquête sur un poème calomniant le gendre du souverain, visite à la clairvoyante pour le compte de la souveraine) et ses rituels (principalement des prières à la cathédrale de la Dormition et des orgies).

  • Dans les rues de Moscou une secte mystérieuse enlève des hommes et des femmes.
    Son but ? Exterminer l'humanité corrompue par le sexe et la violence, et reconstituer une assemblée d'élus. Les victimes sont kidnappées, ligotées et frappées en pleine cage thoracique par un marteau de glace. Seuls les " élus " survivent. Ils sont alors accueillis par la communauté qui les initie à la langue du coeur. La Glace relate la quête désespérée d'un paradis perdu. Violent, énigmatique, ce roman, qui mêle plusieurs genres - fantastique, policier, satirique, picaresque -, est la critique féroce d'une époque où le sacré semble avoir disparu.

  • L'histoire commence en 1980, dans une atmosphère typique de l'Union Soviétique, et s'achève alors que la Russie est devenue un pays capitaliste où la mafia occupe une place considérable.Olia, jeune étudiante au conservatoire, rencontre dans le train un individu bizarre qui la supplie de lui permettre de la fixer du regard pendant qu'elle mange. Il la paie et lui propose de la rencontrer une fois par mois, pour accomplir le même rituel...Parallèlement à ces rencontres, Olia mène une vie normale. Jusqu'au jour où toute nourriture devient pour elle une masse morte et effrayante.De quoi ce roman se fait-il l'écho? D'une folie individuelle, celle d'une jeune femme sombrant peu à peu dans l'hystérie? Du parcours d'un homme, ex-détenu devenu mafieux, au cynisme impitoyable?De part et d'autre de "l'assiette" se joue une confrontation cruelle et destructrice, une façon d'évoquer pour Sorokine - qui a souvent recours au symbolique - la mainmise de la mafia sur la société russe. Soupe de Cheval est un récit d'hitchcockien où l'extraordinaire le dispute à l'angoisse.

  • " En fait, la prétendue âme russe se réduit à quatre composantes la croix russe, la langue, la vodka et le bonheur dans la souffrance.
    " Une mutinerie dans une colonie pénitentiaire, un paysan qui achète une machine à laver sans penser à l'évacuation d'eau, la visite présidentielle dans une province qui prospère aux dépens du bien public, un appelé oublié dans la steppe par son unité militaire Ikonnikov porte sur ses compatriotes un regard aigu. Loin de Moscou, il nous fait pénétrer dans un monde archaïque, retourné à une forme de communion à la fois corporelle et spirituelle.
    Fidèle à une tradition russe qui va de Gogol à Babel, Alexandre Ikonnikov ne condamne pas plus qu'il n'enjolive. Mêlant comique et tragique, il se tient à une distance soigneusement réglée, celle de l'observateur actif.

  • - Un roman d'aventures métaphysiqueCe nouveau roman de Sorokine relate le parcours existentiel de Bro (sous forme d'autobiographie) : sa naissance en 1908 le jour où tombe en Sibérie une météorite, une enfance dorée, la guerre, la révolution et la confiscation des biens, la fuite de sa famille. C'est ainsi que, le 12 décembre 1918, son enfance prend fin à Kiev : extirpée par un obus qui tue une partie des siens. Le jeune Bro se retrouve seul, bénéficiant dans le chaos général d'une mystérieuse protection.En 1928, il participe à une expédition pour localiser la météorite de la Toungouska, découvre le pouvoir particulier de la glace qu'il trouve sur place et rencontre Fer. Il décide de partir avec elle à la recherche de ceux qui ignorent être leurs " frères " et leurs " suurs ", de " réveiller " en les frappant avec la glace les 23 000 membres qui composent leur Confrérie. Mais, pour ce faire, ils s'allient aux forces obscures et violentes de la société.La Voie de Bro présente aussi une conception intéressante de la nature des forces de répression en Russie. Son écriture démontre une fois de plus la capacité de Sorokine à jongler avec différents registres : il passe allègrement d'un style classique et tolstoïen (au début du roman) à un style de roman policier ou de science-fiction.

  • L'empire du malUn lilliputien qui joue les " fous du roi " au Kremlin rentre dans son appartement où il est servi par un robot avec lequel il joue et s'enivre dans la tristesse.Interrogatoire : grâce à une piqûre, le prisonnier se transforme en cristal et le policier menace de le briser en mille morceaux avec un tisonnier s'il ne parle pas !Des forçats construisent dans une région désertique une partie de la fameuse Grande muraille de Russie. C'est le moment du repas. Vision digne du Goulag. Les hommes réduits en esclavage pour satisfaire la volonté du pouvoir qui leur rend visite en hélicoptère au moment du déjeuner...Dans ce nouveau livre de Sorokine les tableaux se succèdent, qui présentent chacun un des aspects de la Russie de 2028, sans liens les uns avec les autres, sauf qu'ils baignent dans une même ambiance. Le seul lien, en fait, est le " Kremlin en sucre ", qui sert de cadeau, de friandise, que l'on offre et que l'on garde précieusement.Le Kremlin en sucre est dans la droite ligne de Journée d'un opritchnik, avec le même mélange paradoxal d'archaïsme et de science fiction, mais ici l'archaïsme l'emporte nettement sur les innovations technologiques. On est en plein dans le " retour du refoulé ". Ecrit avec la virtuosité propre à Sorokine, son imagination délirante et sa totale absence de censure, ce livre se lit comme une encyclopédie de l'âme russe, " un mélange de vodka, de neige et de sang - avec six cuillérées de sucre ".

  • Le " lard bleu " est une matière utilisée comme source d'énergie ou comme drogue, dont personne ne connaît le secret de fabrication, à part quelques scientifiques russes, retirés en 2068 dans un centre de recherches en Sibérie.
    Ces chercheurs ont mis au point un système de clonage, réservé à sept célébrités de la littérature - Tolstoï, Tchekhov, Nabokov, Pasternak, Dostoïevski, Akhmatova et Platonov -, et de production de " lard bleu " à partir de leur corps. Au cours d'un cocktail, la précieuse substance est volée puis transportée grâce à une machine à remonter le temps à Moscou en 1954. Staline, Khrouchtchev, Hitler deviennent alors les protagonistes d'une extravagante intrigue érotico-politique.
    Roman " carnavalesque ", ce livre a valu à son auteur d'être poursuivi en justice pour pornographie et persécuté par le régime de Poutine. Au-delà des polémiques qu'il continue de provoquer, Le Lard bleu est un des nombreux signes du réveil de l'imaginaire russe, après plus d'un demi-siècle de stalinisme. Vladimir Sorokine y règle ses comptes avec la " grande " littérature russe - à moins qu'il ne règle son compte à la littérature elle-même, avec une sorte de jubilation froide.

  • Programme minimum, Programme maximum, Instructions aux combattantes : en trois volets, et en recourant exclusivement à de brèves phrases exclamatives, Maria Soudaïeva décrit un monde soumis au chaos et à la plus extrême violence. D'où viennent les voix barbares dont elle reproduit prières, slogans, appels, exhortations ? Les conflits évoqués par les combattantes mettent en péril des civilisations inconnues et embrasent des paysages qui semblent surgis d'un cauchemar.
    Une fois admise cette plongée dans l'indéfinissable, on est saisi par le caractère familier des sentiments et des gestes que le livre met en scène. Ce chaos, cette cruauté, cette barbarie, c'est comme si on les avait portés en
    soi depuis toujours. Car, finalement, c'est bien à nous que s'adressent ces murmures et ces cris : ils parlent de peur et de solitude, de guerres et de souffrances insupportables, de mort, mais aussi de beauté et d'espoir, allant avec constance vers l'ultime slogan : « Les mauvais jours finiront ! »

  • Si 23 000 peut se lire de manière totalement indépendante, voici donc le dernier volume de la Trilogie de La Glace.La Confrérie de la Lumière a maintenant étendu son pouvoir dans le monde entier et organisé un business autour des marteaux de glace. Proche du but de sa quête, cette secte capture le petit garçon apparu à la fin de La Glace, l'un des derniers « 23 000 » membres qui doivent former le cercle qui se dissoudra pour retrouver « la Lumière originelle ». De Moscou à New York, passant par Israël ou Hongkong, ce roman au suspens remarquable alterne les moments d'action dignes des meilleurs romans policiers et des plages mystiques empreintes d'un grand souffle poétique.Avec une grande liberté de ton, Vladimir Sorokine réaffirme dans 23000 sa vision iconoclaste de l'histoire de son pays et du pouvoir actuel, en exposant la naissance des régimes totalitaires au XXeme siècle. « En écrivant La Glace, je pensais que ce serait le premier et dernier livre sur ce sujet. Une fois terminé, j'ai pensé que le thème n'était pas épuisé. Toutes mes tentatives pour l'oublier sont restées vaines. Et n'ont fait que renforcer ma conviction de réfléchir à ce sujet et de comprendre ce qu'il signifiait. (...) J'ai donc écrit La Voie de Bro. Et là encore, j'ai compris qu'il fallait une trilogie pour en arriver au point final. On peut l'expliquer de diverses façons, mais le plus simple serait de dire que c'est une façon différente de raconter l'histoire du XXe siècle vue par des yeux qui ne sont pas tout à fait ceux d'un humain. La Glace, ce n'est qu'une partie du XXe siècle. Les deux autres romans permettent de le couvrir complètement. Tout commence en 1908, et se termine avec la fin des années 1990. » (Vladimir Sorokine)

  • LE REGARD D'UN ENTOMOLOGISTE SUR LA SOCIETE RUSSE À dix -sept ans, Lizka décide de vivre sa propre vie, loin de sa mère et des odieuses mesquineries de son village. Elle part à G., la ville voisine, et s'inscrit à l'école d'infirmières. Mais là non plus la vie n'est pas facile :
    Elle atterrit dans un foyer et doit travailler comme concierge dans un immeuble voisin pour financer son bout de chambre. Excédée par un locataire qui jette ses ordures par la fenêtre, elle lui lance une cannette de bière et finit en prison pour agression. Dans la cellule, elle tombe amoureuse de Micha, qui se révélera être un fieffé menteur, alcoolique et joueur Lizka cherche le bonheur, elle rencontre des hommes : à Micha succèdent Viktor, un fonctionnaire du parti, Arthur, qui l'épouse et la trompe, Max, qui a perdu son âme et une jambe à la guerre, et Kostia, un poète qui aime regarder la télévision et qui pourrait bien être le narrateur de cette histoire.
    Les hommes de Lizka, mais aussi ses camarades, appréhendent leur destin avec un sens aigu de la fatalité, une fatalité joyeuse en quelque sorte. « Mon thème, c'est l'humain, et la recherche du bonheur », dit Alexandre Ikonnikov qui fustige au passage le système politique et social de la Russie d'aujourd'hui.

  • Liapa, un batteur punk a deux buts dans la vie : les filles et la célébrité. Celle qu'il a épousée virtuellement s'en plaint auprès de sa copine Volkova, qui se moque : qu'elle choisisse un homme riche et s'amuse. Dénia n'est pas de meilleur conseil, il n'a qu'une idée en tête depuis qu'il est rentré de Tchétchénie, mourir pour une grande cause. Nastia, elle, se lamente de ne jamais tomber sur le bon mec, Sviétka couche avec Serguéï tout en pensant à Oleg, et, lorsque Nastia et Macha parlent d'amour tout en craquant des graines de tournesols, on se demande comment tout ce petit monde va passer de l'adolescence à l'âge adulte.
    Ils ont entre 12 et 20 ans, vont et viennent dans la ville grise. Il pleut, il neige, le soleil brille rarement.
    Indifférents à ce qui les entoure, ils pratiquent la violence pour se distraire ou se frayer un chemin dans un monde anarchique qui ne leur propose rien, enchaînent les expériences - drogue, sexe, alcool -, et ils causent.
    Ils causent beaucoup, mais jamais de famille ou d'avenir, d'histoire ou de politique. Leurs mots à l'instar de ceux qu'affichent les écrans de leur ordinateur ou de leur portable restent sans écho dans leur existence. La musique est leur seul ancrage. Elle rythme leur vie, lui donne un sens, et décide de leur place : on est contre Eminem, inconditionnel de BANDerlogi, un groupe punk dont les chansons reflètent la vie, ou peut-être est-ce l'inverse.

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